Institut Pluridisciplinaire pour les Études
sur les Amériques à Toulouse (IPEAT)

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ORDA n°217 : 1968 dans les Amériques

Coordonné par Françoise Coste, ce nouveau numéro s'intitule "1968 dans les Amériques".

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Ce numéro de l’Ordinaire des Amériques, « 1968 dans les Amériques », s’inscrit dans le profond renouvellement de la revue entamé à partir de 2010 et de la transformation de l’institut qui la porte, l’IPEALT (Institut Pluridisciplinaire pour les Etudes sur l’Amérique Latine à Toulouse) en IPEAT (Institut Pluridisciplinaire pour les Etudes sur les Amériques à Toulouse). Après les deux premiers numéros de la nouvelle formule qui avaient pour origine des journées d’études, ce numéro 217 est totalement original : il est né d’un appel à contributions international, et c’est ce modèle que l’ORDA privilégiera désormais.

Comme ses deux prédécesseurs, ce numéro s’inscrit évidemment dans une perspective américaniste pluridisciplinaire et comparatiste qui s’applique à tout le continent, du Nord au Sud. Il nous a semblé que la thématique de l’année 1968 était particulièrement pertinente dans cette optique. En tant que revue française et américaniste, l’ORDA est parfaitement placée pour se demander : que s’est-il passé cette année-là dans le monde, au-delà de Paris et du mois de Mai ? Comment les Amériques ont-elles vécu cette période ? Les Américains ont-ils été influencés par les événements français, ou bien ont-ils su trouver leurs propres modes d’expression et d’action, en fonction de leurs traditions propres, tant au Nord qu’au Sud ?

Un seul numéro consacré à cette thématique ne peut prétendre à l’exhaustivité. Notre espoir est, plus humblement, d’offrir à nos lecteurs un tour d’horizon varié et intéressant de cette année-là dans les Amériques, selon deux axes géographiques. Le premier axe du dossier est consacré à « 1968 en Amérique Latine » (3 articles) ; le second à « 1968 aux Etats-Unis » (4 articles).

Les articles consacrés à l’Amérique Latine commencent par celui de Xavier Calmettes sur le cas cubain. Ce texte montre à quel point 1968 ne doit pas être perçu à Cuba comme un moment paroxystique, mais plutôt comme une année de transition dans l’histoire de la révolution cubaine. Ceci ne diminue pas, au contraire, la signification de cette période. En effet, en mettant fin au flottement idéologique qui avait marqué la fin de l’année 1967 et le début de 1968, et en choisissant définitivement la soviétisation de l’économie de l’île, le gouvernement de Fidel Castro a lancé Cuba à partir de ce moment-là sur une voie qui allait cadenasser le pays pour les décennies à venir. L’étude de l’Amérique Latine se poursuit avec l’article d’Elodie Giraudier sur l’année 1968 au Chili. Là encore, les spécificités culturelles et historiques de la région s’affirment puisque, contrairement aux exemples européens ou nord-américains, c’est au sein du monde catholique chilien que le ferment de 1968 a été le plus intense. De plus, dans un prolongement fort intéressant de l’article précédent, l’analyse des profondes dissensions idéologiques au sein de l’Eglise chilienne tout au long de 1968, ainsi que de leur impact politique sur les tumultueuses années qui ont suivi, fait émerger la nécessité de prendre en compte l’inscription de 1968 dans le temps long plutôt que comme un événement nécessairement isolé. A contrario, l’année 1968 fut marquée par un épisode de forte mobilisation bien définie en Uruguay, avec la protestation étudiante qui dura de mai à octobre. Comme l’écrit Vania Markarian dans le troisième article de cet axe sud-américain, il s’agit là d’un moment central dans l’histoire de la gauche uruguayenne, avec l’arrivée sur la scène politique de jeunes militants impliqués dans une réflexion dynamique et novatrice sur la signification et les modalités de la lutte radicale face à une répression de plus en plus féroce.

L’axe consacré à 1968 aux Etats-Unis compte 4 articles. Ceux-ci se focalisent sur certains événements de cette année-là souvent devenus iconiques. Elodie Chazalon se penche ainsi sur les protestations qui ont accompagné la convention nationale du Parti démocrate et le concours de beauté de Miss America. Il s’agit à ses yeux d’un épisode séminal, puisqu’il a largement mis en place aux Etats-Unis les codes de ce qui allait devenir la ‘politique de l’immédiateté’ et influencer de très nombreux mouvements radicaux de l’époque contemporaine, en particulier par l’accent mis sur le corps, le vêtement et la théâtralité de l’action militante.

Les trois autres articles traitant des Etats-Unis font ressortir la centralité de la question raciale dans toute analyse de l’année 1968 dans ce pays (année marqué en particulier par l’assassinat de Martin Luther King Jr.). Ainsi, Anne Urbanowski offre-t-elle un bilan, presque 50 années plus tard, du célèbre Rapport Kerner qui avait été publié après les émeutes raciales qui avaient alors secoué les Etats-Unis. Force est de constater que l’héritage de 1968 est mitigé. A travers les statistiques fédérales émerge le portrait d’une Amérique noire scindée en deux : d’un côté, une middle-class relativement florissante qui a pu profiter des luttes des années soixante pour entrer dans le rêve américain ; de l’autre, une underclass qui semble inexorablement piégée dans la misère des grands ghettos. Les progrès sont donc incomplets, mais ils ont été réels, ce qui s’explique en grande partie par la grande mobilisation politique qui a animé la communauté noire en 1968. C’est sur ce nouveau militantisme radical que se penchent les deux derniers articles du dossier. Lisa Veroni-Paccher analyse un moment relativement méconnu, mais capital, de l’histoire du militantisme noir américain, la conférence organisée par le mouvement du Black Power à Philadelphie à l’été 1968 ; plutôt que de souscrire à l’interprétation dominante qui présente 1968 comme l’année marquant la fin du mouvement des droits civiques et son remplacement par une lutte raciale plus violente, elle montre les liens réels entre les réflexions des militants du Black Power et l’émergence d’une nouvelle génération d’élus noirs qui marquera profondément la fin du 20ème siècle. Enfin, Delphine Letort revient sur le lien profond dans l’imaginaire collectif entre la France et les bouleversements de 1968 en consacrant son article aux documentaires sur les Black Panthers réalisés cette année-là par Agnès Varda. La complexité de l’époque est ici illustrée par l’évidente fascination exercée par les radicaux noirs sur la cinéaste française, fascination si forte qu’elle bascule parfois dans la naïveté, voire l’aveuglement, quant à la nature réelle du mouvement.

Comme les autres numéros d’ORDA, ce dossier sur 1968 est suivie de deux outils permettant d’appréhender le sujet de manière différente et venant en complément aux articles principaux : la Webographie, préparée par Françoise Gouzi (Ingénieur de recherche IST à l’Université de Toulouse – Jean Jaurès), propose une sélection de sites Internet et de ressources numériques sur les multiples facettes de 1968 ; la rubrique du « Coin des curiosités » (héritier du Rincón de l’ORLA) offre quant à elle un bel exemple d’histoire orale en s’appuyant sur deux témoignages d’acteurs des bouleversements politiques qu’a traversé le Pérou en 1968. Ces deux entretiens ont été réalisés par Cyrielle Brun, étudiante à l’Université de Toulouse – Jean Jaurès. L’équipe de l’ORDA est ainsi très heureuse d’ouvrir les pages de la revue à une nouvelle génération de chercheurs américanistes.

La lecture de ce dossier fait émerger quelques éléments très intéressants sur 1968 dans les Amériques. Si cette année a été aussi historique et féconde dans les Amériques que de l’autre côté de l’Atlantique, par l’intensité des luttes politiques ou le bouillonnement et le radicalisme du militantisme étudiant par exemple, il n’en reste pas moins que 1968 y a pris une tournure spécifique. Aucun pays américain ne peut ainsi se targuer d’avoir été secoué par une crise aigue et très délimitée dans le temps, comme ce fut le cas archétypal avec le mois de mai en France. Dans les Amériques, le temps long l’a à l’évidence emporté. Ceci explique une autre conclusion qui traverse ces différents articles. Par bien des côtés, si l’année 1968 est si importante, si séminale, c’est peut-être moins par l’intensité des multiples événements qui l’ont traversée que par le fait que ces derniers portaient en eux l’annonce du backlash qu’ils ont suscité. Derrière l’effervescence de 1968, les auteurs du dossier montrent bien qu’étaient déjà concrètement présentes, en germe, les graines d’une incroyable réaction (politique, militaire, religieuse, anti-communiste, culturelle…) qui allait très vite s’abattre sur cette génération et nombre de ses idéaux. Il n’est donc pas anodin que les d’articles du dossier établissent tellement de liens entre 1968 et la période contemporaine : 1968 est une statue du commandeur qui s’impose encore aujourd’hui, tant à ses admirateurs qu’à ses contempteurs.

 


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